Artifices pour un bon déroulement des discussions

   SIGNAL #6

J’ai animé et mené trois matinées de débats dans le cadre des rencontres Signals #6 du CiFAS, l’art du rassemblement.

A cette occasion j’ai proposé des règles d’échange pour faciliter la prise de parole de chacun.e, le groupe étant composé, chaque jour, d’une soixantaines de personnes, de professions et statuts différents dans le champ artistique.

Ces lignes guides étaient distribuées chaque matin, à l’accueil des rencontres. Une introduction, située et sur des thématiques différentes chaque jour, lançait les débats.

J’ai reçu depuis plusieurs demandes de mises à disposition de ces “règles de fonctionnement”.

Les voici:

J’en expliquai l’origine lors de l’introduction de la première matinée, dont je livre ici un extrait.

« J’ai répondu à cette étrange invitation avec curiosité.

Le sujet même de cette année avait franchement de quoi me titiller.

Se rassembler ? S’unir ? Dire nous ? Faire commun ? Pour moi qui ait tellement de mal à me définir ou me reconnaître dans un groupe… Sur quelles bases s’unir et dans quel but ? Revendiquer l’art d’être ensemble mais qui ? pour quoi faire et surtout comment ? J’ai donc eu la chance d’être invitée à réfléchir, de manière située, c’ est à dire à partir de mon parcours social, professionnel et personnel, j’ai été donc invitée à vous proposer de réfléchir sur l’art du commun, sur comment faire commun et surtout comment l’art dans l’espace public peut contribuer à la construction de ce commun – quitte à peut-être vous inviter à définir si l’espace public dont on parle est réellement un élément du commun dont nous allons discuter pendant trois jours.

En réfléchissant à la façon d’aborder ces trois matinées, je me suis tout d’abord posé des questions concernant le cadre de nos échanges ce qui m’amène avant même d’entrer dans le vif de notre conversation à d’emblée vous expliquer les liens profonds qu’il y a entre le dispositif dans lequel nos discussions vont avoir lieu et les sujets dont nous allons discuter. Ces questions rencontrent bien sur des interrogations qui traversent l’équipe de signals et qui, je crois, se posent à beaucoup d’entre nous dans cette période trouble. Que faire de la parole experte ? Comment réinventer le rapport au savoir et à la transmission ?

Pour rester cohérente avec le prisme que je vais vous exposer, je me suis donc dit , qu’il était difficile de penser ces matinées de manière verticale en ayant des invités experts derrière une table qui viendraient nous/vous expliquer ce qu’est le commun.

Parler de commun ne peut pertinemment se faire sous une forme classique de débat, de table ronde avec des experts qui expliquent la vie à un public qui écoute bien sagement et pose quelques questions à la fin. Comment penser le commun sans casser le rapport orateur/ public ? Je postule que ce n’est possible qu’en donnant la parole et qu’en imaginant un espace qui permette qu’une pensée collective émerge. – tout en prenant les contraintes de temps qui sont les nôtres. Comment réfléchir le commun sans l’expérimenter ?

Je vais donc vous proposer un dispositif, vous avez reçu une page titrée Artifices pour un bon déroulement des discussions. Vous allez être invités, amenés ,voir obligés :) à participer aux échanges de ce matin afin qu’on construise ensemble une réflexion sur ce qui nous permet de dire nous et d’avancer ensemble.

Ces règles s’inspirent de certaines pratiques de groupes, venues de l’éducation populaire, de pratiques militantes ou communautaires. Ce sont des règles mises en place par des groupes qui ont à la fois la parole comme outil, et l’opposition, le conflit, la remise en cause du pouvoir au centre de leur action politique, militante, sociale ou d’auto-support. Des règles de fonctionnement pour instaurer un cadre bienveillant où chacun pourra exprimer son avis sans être interrompu tout en restant respectueux des autres personnes.

Benoit a évoqué le care, le fait de prendre soin et ces consignes vont selon moi dans le sens de ce care, de cette attention à l’autre.

Des règles similaires sont pratiquées dans des espaces de travail social ou de militantisme d’affirmation où le respect de la confidentialité, de la parole de l’autre, de sa sensibilité, du respect de soi aussi sont nécessaires. Établir des règles d’échange, c’est aussi porter attention à l’espace partagé et à l’espace-temps et ses limites.Ne pas nommer comment fonctionnent les choses, poser des cadres truffés de non-dits, sont des instruments de pouvoir qui permettent surtout aux plus forts de prendre l’espace, d’occuper l’attention et d’accaparer le discours.

Si l’on réfléchit au commun, à l’espace public, il nous faut garder en tête qu’il y a toujours un cadre présent même si il n’est pas dit. Cette notion est à mon avis centrale quand il s’agit de mettre en place une relation expert-public que celle-ci soit celle d’un travailleur social vis à vis de ses usagers, d’un sociologue de son terrain d’étude, d’un artiste et de son public.

D’ailleurs, n’hésitez pas à proposer d’autres règles, je ne sais pas si elles sont suffisantes, si vous avez besoin d’autres repères pour vous sentir confortables dans nos échanges. Je pars du principe que ces règles sont acceptées par tous et toutes dans l’assemblée, mais ce n’est peut-être pas le cas, alors n’hésitez pas à les discuter avant ou après les avoir expérimentées.

Pourquoi tout ce préalable ? Parce que je pense qu’on ne peut pas parler d’expérience collective, de rassemblement, de l’art de rassembler, d’agir ensemble sans mettre les mains dans le cambouis et expérimenter, sur soi, les techniques suggérées et pratiquées par ces mouvements qu’on regroupe depuis quelques années sous l’appellation de communs, qu’ils soient oppositionnels ou collaboratifs. Je me targue d’avoir été en partie formée, intellectuellement et politiquement par des expériences, qui si elles n’en avaient pas à l’époque le nom relèveraient maintenant de cette classification.»