Contribution - Jurisprudence du travail à plusieurs

   travail politique recherche éthique rémunération

Jurisprudence du travail à plusieurs

1er et 2 juin 2017, Grenoble

JdTAP est un groupe de travail initié par Marie Moreau et Sarah Mekdjian avec François Deck. L’idée est d’échanger autour des situations problématiques éthiquement, financièrement, politiquement où des personnes aux statuts et revenus différents sont amenés à travailler ensemble. D’explorer les malaises et les ratés dans le travail à plusieurs. A l’occasion de la seconde rencontre de ce groupe de travail, chaque participant a été amené à écrire une page sur leur point de vue/expérience sur le sujet. Voici ma contribution.

Contribution

Travailler à plusieurs. Prétendre arriver à déjouer les non­dits, sous­entendus, attentes, besoins (de reconnaissance notamment) de tous les protagonistes d’une situation plus ou moins forcée.

Pratiquer ou tenter de pratiquer la transparence, le traitement égalitaire. De belles intentions, déjà difficiles à réaliser quand les enjeux ne sont que celui du faire, à la sueur de l’engagement, de l’envie, de la passion, dans un petit cercle autonome et choisi, d’un groupe de pairs. Déjà si l’on structure légèrement le cercle, si on le stabilise voir… l’officialise, l’institutionnalise, il vient se heurter à d’autres cercles d’intérêts, de représentations, d’enjeux, de dynamiques. Tout est affaire de cercles concentriques, de poupées gigognes, qui partagent le même centre mais ne se parlent pas, même quand elles croient le faire, qui ne se touchent pas même quand elles croient partager du commun (valeurs, enjeux, pratiques, vocabulaires, objectifs…)

Binômes incertains pour projets à plusieurs: la précarité vs le salariat, le titulaire vs le vacataire, les papiers et les titres de séjour vs la clandestinité, la liberté de circulation vs la peur ou l’emprisonnement…

Quand l’argent, les subsides, le statut, la légalisation, la représentation sociale, et les institutions (universitaires, artistiques, politiciennes…) s’en mêlent l’équilibre concentrique déjà précaire s’effondre avec le fracas des cerceaux en bois qui frappent le sol.

Comment prendre en compte les conditions, statuts et rémunération de tous les contributeurs ? Quel contrat imaginer pour les situations de fait, les rassemblements d’individus temporaires ? Comment être sûrs que les arrangements avec les normes de l’institution qui paye, les arrangements avec l’ordre des choses (l’invité, le chercheur, l’artiste n’est pas le public, les bénéficiaires, le terrain) quand ils se font jour dans toutes leurs implications ­ ne mettent pas en péril notre propre position, celle qui permet l’existence même de ces pratiques singulières – par exemple celle de la non hiérarchie des savoirs, des rémunérations ou des rôles ? Ou plutôt, sommes ­nous prêts à prendre le risque de se mettre soi­-même en péril pour rendre possible un partage équitable des revenus, mais aussi des bénéfices symboliques (nom sur le cartel, signature en bas d’article…)

Comment s’assurer que la singularité d’un atelier­enquête­situation­relation sera comprise, soutenue, assumée par les bailleurs de fond ? Peut­on vraiment œuvrer dans les interstices ? Qui à part nous, à l’interface affectée de la pratique de la relation, de la pratique opposée à la théorie, de la pratique en face à face, celle qui est sourde aux prends l’oseille et tire­toi camouflés derrière les « il faut pratiquer la neutralité axiologique » peut (com)prendre en compte ces tiraillements ?

Comment pratiquer la péréquation quand personne ne sait plus ce que ce mot peut recouvrir comme pratiques collectives, qu’elles soient militantes ou étatiques ? Est­ce que faire œuvre de création, faire de la péréquation l’objet même de la réalisation de la commande est tenable ?

Et jusqu’où ?